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Entre frères et soeurs

  

Dans un couple, le projet d'enfant est au point de rencontre du biologique et de l'imaginaire. En effet, tout couple ayant un projet de parentalité construit dans son imaginaire un enfant idéal. Mais dès sa naissance, l'enfant réel, par ses pleurs, ses turbulences, ses fragilités, oblige les parents à réajuster peu à peu l'image de cet enfant fantasmé.

Le projet de concevoir d'autres enfants et de donner la vie à une fratrie obéit à la même logique. Il y a dans la tête de tout parent qui souhaite mettre au monde un deuxième enfant puis éventuellement, par la suite, d'autres enfants, une vision idéalisée de la fratrie.

Ne dit-on pas s'aimer comme frère et soeur dans le langage courant ?

Mais comme toujours dans le domaine du fonctionnement de l'être humain, il y a loin entre le rêve et la réalité.

Si la fratrie peut-être le lieu de l'amour, elle peut être aussi le lieu de la haine. En tout état de causes, elle est bien souvent tour à tour, pour une même famille, le lieu de l'un et de l'autre.

Pourtant, les parents souhaiteraient, en réalisant leur projet de famille plus ou moins nombreuse, que tous leurs enfants s'entendent bien, s'aiment et s'entraident. C'est dire si les querelles, les chamailleries voire les bagarres qui éclatent entre leurs enfants leur sont insupportables. Car il y a loin entre les faits et les discours convenus qui obligent chacun à rester dans un rôle bien défini :

"Il adore son petit frère ou sa petite soeur, d'ailleurs il attendait avec tellement d'impatience sa naissance !" Mais commet extérioriser sa jalousie devant un nouveau-né quand l'ambiance générale est à la joie ?

Pire encore, quelquefois, les parents mal avisés n'hésitent pas à demander en toute innocence : "Est-ce que tu veux un petit frère ou une petite soeur. ?" On ne saurait trop recommander de ne pas mettre l'enfant dans cette situation impossible : la décision de concevoir un nouvel enfant n'appartient qu'au couple et non à l'enfant. Il y gagnerait l'illusion d'être tout puissant mais y perdrait sa place d'enfant.

Cette page a pour but de vous aider à éviter les écueils les plus fréquents et a l'ambition de vous fournir quelques pistes de compréhension dans les sentiments ambigus qui assaillent toute fratrie.

L'Oedipe

Tout enfant a le désir de se faire aimer par le parent du sexe opposé et se trouve en rivalité avec le parent du même sexe que le sien. C'est ce que les psychologues désignent sous le nom de problématique oedipienne. La présence de frères ou de soeurs ne fait que rendre ce conflit psychique plus aigu. La rivalité entre frère et soeur réactualise ce conflit fondateur du psychisme humain. Mais, avec les parents, la relation triangulaire s'instaure sur la base de la différence générationnelle, ce qui aide l'enfant à dépasser ce cap plus facilement tandis qu'avec les frères et soeurs, surtout s'ils ont peu de différence d'âge, la compétition s'avère plus difficile à vivre.

Ainsi donc, au sein de la fratrie, la problématique oedipienne se joue et se rejoue sans cesse. La grande soeur étant le substitut de la mère, le grand frère, celui du père, le petit frère ou la petite soeur, l'enfant qu'on aurait aimé avoir avec le parent du sexe opposé.

Donc, les parents se doivent d'être attentifs et de ne pas accentuer les attitudes qui tendent à parentaliser ou à infantiliser les uns ou les autres.

Non, les grands frères ou les grandes soeurs n'ont pas de mission particulière à veiller sur leurs jeunes frères ou soeurs. Inversement, les petits n'ont pas vocation à obéir à leur aînés. Les enfants doivent rester à leur place d'enfant, ce qui n'exclut pas à l'occasion qu'un aîné puisse aider aux soins d'un plus petit ou qu'un cadet soit placé momentanément sous la responsabilité du plus grand. Mais cette attitude doit rester exceptionnelle. Toute systématisation entraînerait, de moins point de vue, des dérives perturbant les relations des uns et des autres.

Les aînés ont bien assez à faire avec leurs projets personnels sans avoir en charge la surveillance des plus jeunes. Quant aux cadets, ils doivent apprendre à devenir autonomes et les mettre trop souvent sous la protection des plus grands ne peut que contribuer à les empêcher de grandir.

Quant aux querelles trop violentes entre frères et soeurs, elles renvoient directement à l'ambiance familiale et en tout premier lieu aux relations dans le couple dont elles sont souvent la copie fidèle, les enfants s'identifiant inconsciemment à leurs parents.

Quoi qu'il en soit, c'est du devoir et de la responsabilité de tout parent de veiller à ce que les relations entre frères et soeurs respectent les valeurs fondamentales de notre société : le respect de l'autre, l'altruisme, la générosité sans oublier, bien entendu, le tabou de l'inceste.

 

Fusion ou différenciation ?

Un des rêves des parents, c'est bien souvent, d'avoir des frères et soeurs qui se ressemblent, comme si les liens d'amour étaient ainsi plus solides. L'illustration la plus parlante de ce fantasme était l'habitude qui avait cours, il n'y a pas si longtemps, d'habiller les frères et les soeurs de la même manière. L'uniforme familial symbolisant l'unité du clan.

S'il est bon pour les enfants d'affirmer leur appartenance à un même clan, à une même lignée, de partager de souvenirs communs et, au-delà, des valeurs communes, pour autant, il n'est pas recommandé de cultiver l'uniformité.

 

Chacun dans la fratrie a une place différente par son rang de naissance et par son sexe. D'où la difficulté à chaque nouvelle naissance de retrouver une place puisqu'il y a eu remaniement dans l'ordonnancement de la fratrie.

Chercher à cultiver les ressemblances n'est pas un facteur favorable pour la construction identitaire. Mais à l'inverse, mettre en exergue les différences peut cristalliser la compétition entre les uns et les autres. La problématique oedipienne est bien assez complexe sans que les parents n'aillent en rajouter.

La sagesse se situant dans un juste milieu entre le semblable et le différent.

Donc, on ne saurait trop recommander de bannir des phrases qui peuvent entraîner des désastres du type :

"Mathieu, c'est le fort en math de la famille", avec comme corollaire sous-entendu : "les autres sont complètement nuls".

Ou encore : "Nathalie, c'est la timide de la famille." Avec des jugements aussi catégoriques et définitifs, Nathalie aura sans doute bien du mal à vaincre sa timidité.

Ne vous étonnez pas non plus de ne rien obtenir de celui qui "n'écoute rien". Il aurait trop peur de perdre la place que vous lui avez assignée, en se mettant tout à coup à être docile et poli.

Cultiver les différences entre les frères et les soeurs, ce n'est pas les comparer les uns aux autres. C'est permettre à chacun d'exprimer au mieux ses potentialités en corrigeant au mieux ses faiblesses. Les parents doivent accompagner et encourager les uns ou les autres. Un enfant, un adolescent sont en construction, les parents doivent les aider à évoluer dans le bon sens en leur montrant qu'ils ont confiance dans leurs capacités.

Les parents pourront ainsi voir se réaliser leur souhait le plus cher : réunir pour des fêtes familiales, leurs grands enfants devenus adultes à leur tour, et les entendre évoquer avec émotion leurs souvenirs d'enfance.

 


Pour approfondir le sujet :

"Frères et soeurs, la maladie d'amour", RUFO Marcel, Fayard, 2002.

"Le fraternel" Odile BOURGUIGNON, éditions Dunod, 1999.

"La dynamique fraternelle", éditions Eres, collection Dialogue.

"Frères et soeurs pour la vie ?", éditions Lamartinière, collection Oxygène.

"Des frères et des soeurs", ANGEL S. Laffont.

"Dossier : le fraternel" in Le journal des psychologues , n°183, Décembre 2000/Janvier 2001.


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